Le focus de groupe maudit

DSC_0003 Notre idée pour notre enquête sociologique était de panacher des entretiens par foyer et quelques focus de groupe avec des femmes et des enfants. Aux vues de nos contraintes temporelles, on avait décidé de se centrer sur les femmes dans le kebele de Aela Bacho au sein du village du même nom. On rencontre le leader du Comité de l’eau, un homme de haute stature, l’œil vif, le regard intelligent, très actif au sein de la communauté, il a même l’air de comprendre à peu prêt l’anglais, ce qui tient du miracle dans cette région reculée. Il nous traine dans le bureau du comité, des petits écriteaux « water is life » ornent les murs. On a beau se dire ouverts d’esprit et compagnie, on va pas se mentir, c’est quand même agréable de croiser quelqu’un qui semble partager les mêmes valeurs que nous et être convaincu de l’intérêt de notre travail. On repart gonflés d’énergie et persuadés que notre focus de groupe du dimanche sera une franche réussite.

Le dimanche suivant nous voilà donc sur notre 31, une heure avant la messe, au centre du village, prêts à rassembler notre troupe de femmes, et décider à entendre leur point de vue sur les bienfaits du points d’eau, on a préparé nos petits schémas, nos ateliers interactifs, c’est le grand jour.

Johnny B nous abandonne là et part à la recherche du leader du Comité. Il revient catastrophé, il y a eu un assassinat et on vient de découvrir le corps. Soudain le brouillard devient beaucoup plus menaçant, tout le village se précipite dans la même direction, on commence à entendre des cris. En quelques secondes on se sent pris dans le marasme et clairement pas à notre place, on fuit rapidement sur nos motos, ça sera le premier échec de notre focus de groupe.

3 jours plus tard nous revoilà, gonflés à bloc prêt à affronter 15 femmes, caméra en main pour recueillir leur témoignage. Deuxième déception, Johnny B revient avec une tête d’enterrement, c’est le cas de le dire, il y a eu un mort la veille (naturel c’est fois-ci !) alors c’est reparti pour 3 jours de deuil au village. On a décidément la mala onda.

C’est comme ça que aujourd’hui, vendredi 20 mai 2016, on a fini par réussir enfin à faire ce maudit focus de groupe et par la même occasion nous avons pris une bonne leçon d’humilité.

Nous avons débarqué, plein d’espoirs et d’illusions et avons commencé par répartir les 15 femmes présentes (toute bénéficiaires d’un point d’eau InterAide) en 3 groupes, elles étaient toutes propres comme des sous neufs avec leur plus belle robe pour l’occasion. La caméra planquée dans un coin, on commence par lancer la grande question qui nous obsède, quels sont les réels changements engendrés par le point d’eau dans leur vie. On les laisse réfléchir en groupe une quinzaine de minutes avant de désigner une porte parole par groupe, déjà les premiers nuages arrivent quand elles nous demandent si elles doivent aussi parler des problèmes. On a alors le droit aux longs laïus de rigueur en Afrique, une par une les porte parole nous expose leur mini révolution : un gain de temps considérable, plus de maladies liées à l’eau, de l’eau propre, plus de perte de bétails par les sangsues, la possibilité de cultiver des légumes dans son jardin avec une source d’eau proche, moins de dépenses de santé, de l’eau plus proche pour cuisiner, se laver, faire la cuisine…etc Mais bientôt ça tourne au vinaigre, la population dans ce village a considérablement augmentée, l’école d’à côté à ouvert de nouvelles classes, bref le nombre de bénéficiaires a explosé. Alors il n’y a plus suffisamment d’eau pour tout le monde, et les gens perdent peu à peu les bénéfices d’un point d’eau propre de proximité. En saison sèche les femmes et les enfants attendent des heures durant leur tour au point d’eau, et même une fois atteinte la borne fontaine mettent plus de 40 min pour remplir leur bidon d’eau de 20L, les violences et conflits dans la queue se font de plus en plus fréquents, le traditionnel respect des anciens est bafoué et personne ne leurs cède sa place…etc et surtout, les gens sont obligés de revenir à leurs sources d’eau premières, rivières, sources plus ou moins douteuses et autres, et donc par la même occasion aux maladies. Rien de bien lumineux, un peu dépités on essaye d’adapter notre atelier, en leurs demandant d’identifier des catégories ayant changé après la construction du point d’eau, de les classer selon leur importance dans leur vie, puis de faire de même avec les problèmes qui sont apparus par la suite. Rapide brain storming, la cheftaine prend la parole et commence à énumérer les avantages :

  • On a de l’eau propre à boire
  • On peut laver notre corps avec de l’eau propre
  • La distance est plus courte
  • On peut planter des légumes dans nos jardins
  • On gagne du temps
  • On économise de l’argent

 

On prend ça pour une remise au clair des idées qui avaient été énoncées et on tente donc, en bons occidentaux cartésiens, de proposer des catégories pour rassembler les idées qui à nos yeux sont semblables. Je commence donc par décortiquer les idées, de l’eau propre à boire, on peut relier ça à la catégorie santé et à la catégorie plaisir/bien être, laver son corps avec de l’eau propre à la catégorie hygiène…. Bruissements et chuchotements, je demande au traducteur ce qu’il se passe, « ba elle se demande pourquoi tu redis ce qu’elles ont déjà dit ? ». La liste était donc bien les catégories qu’elles avaient décidé d’établir, un peu confuse et honteuse, je m’écrase et propose qu’elles les classent donc dans l’ordre d’importance. « Mais c’est ce qu’elles ont fait.. »

Bon très bien, autant dire qu’on a remballé nos schémas, nos catégories européennes et nos grandes idées, ce sera donc à nous de tenter de retranscrire avec subtilité leurs idées sans les trahir et sans les faire rentrer dans nos petits tiroirs et nos préjugés.

Le deuxième atelier devait quantifier le temps gagné et le redistribué sur les autres activités, mais ayant appris de nos erreurs, on ne s’est pas aventuré à les retenir une heure de plus pour des notions encore bien européennes.

Bref Pierre Emmanuel et Léa apprennent l’humilité, et nuancent les bienfaits d’une source d’eau propre commune et qui peut finalement être parfois assez partielle.

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