1001 pauvretés

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On a beau voyager, lire Esther Duflo (dont je recommande chaudement « Repenser la pauvreté »), être conscient de ce que signifie une mégalopole du Sud en réalité, s’intéresser à l’économie du développement et au social business, quand on est en Europe confortablement installé, la pauvreté redevient des chiffres, des pourcentages et toute cette masse informe sombre et douteuse, qui paraît il, d’après les statistiques des Nations Unies vit avec moins de 2 dollars par jour. C’est toujours un peu vicieux, parce qu’on fini par visualiser les trottoirs encombrés de Bombay, les bidonvilles de Calcutta, les favelas de Rio, la Villa de Buenos Aires, quelques images de Slumdog Millionnaire en prime et là on y est, on retiendra la violence, l’alcool, le trafic, la prostitution, les mendiants, les estropiés, les enfants exploités et j’en passe. Des réactionnaires qui pensent que « si on veut, on peut ! » aux émotifs à l’âme de mère Théresa, le pannel de réactions est infini, mais dans tous les cas, on ne peut s’empêcher d’appréhender cette idée de pauvreté comme une unité, une grande masse, menaçante, plaintive, et dans le besoin.

Cependant une fois sur le terrain, malgré tous les efforts faits pour détruire ces restes de préjugés, et arriver l’esprit ouvert, on est bien obligé d’avouer que nous avons été frappés et surpris par ces 1001 facettes de la pauvreté.

Et oui, être pauvre en zone rurale ou en zone urbaine n’a strictement rien à voir, mais être pauvre dans un village du sud de l’Ethiopie est aussi extrêmement différent qu’être pauvre dans un village intouchable du Tamil Nadu.

Notre rencontre avec les paysans éthiopiens, avait la saveur d’un retour aux origines, des foyers dénués de tout bien matériel qui vivaient de la terre et rien d’autre. Des maisons en torchis avec mobilier directement intégré aux parois, un sol en terre battue et rien. Avoir une radio signifiait le comble de l’aisance matérielle, une télé être milliardaire. Le niveau social se repérait au nombre de têtes de bétail et au nombre d’insets (aliment de base et élément essentiel de la résilience alimentaire) qui entouraient la maison. Tout se comptait en hectares, en sacs, en kilogrammes, la misère avait la face sombre de l’inconfort, de la saleté, et de l’absence totale de futilité.

Quel n’a pas été notre étonnement quand lors de notre première enquête au Bangladesh nous avons pénétré dans une petite cahute de tôle au beau milieu du bidonville de Bhashantek, et que là on nous a fait asseoir sur un lit et on a allumé un ventilateur (donc l’électricité !), on s’en souvient bien de cette petite pièce de tout au plus 14m2, il y avait un buffet rempli de vaisselle et autres, un petit coin aménagé sous le robinet installé par Eau et Vie, une pile de kulshis et seaux, on risque pas de l’oublier, on regardait dans tous les coins, on pensait être tombé sur LE leader du bidonville… jusqu’à arriver à la partie « revenus » de notre questionnaire. Alors oui, par ici la pauvreté n’a pas les mêmes attributs : pour la plupart, les habitants de Bhashantek ont un ventilateur, l’électricité, un téléphone portable et il n’est pas rare de voir des hommes en chemise, mallette à la main sortir le matin du bidonville. Alors bien sûr c’est aussi lié au fait que ce bidonville date de l’indépendance et que les gens y sont installés depuis longtemps. Cependant, à la sortie d’Ethiopie, nous n’avons pas manqué d’être surpris par ces femmes impeccables aux saris multicolores, cette multitude d’échoppes à l’intérieur de Bashantek et ces échanges rapides et fréquents de liquidités. Ce qui n’empêche pas pour autant l’existence de nombreuse mares et de leurs inséparables « hanging latrines », l’inexistence de tout système d’assainissement, les problèmes d’inondation à la première pluie…etc. Les mille et une nuits sont encore loin.

Nous pensions avec le choc Ethiopie /Bangladesh, faire connaissance avec la grande dualité zone rurale isolée/zone urbaine archi reliée.

Mais après avoir fait le tour de quelques villages ruraux du Sud du Tamil Nadu, on peut se convaincre définitivement, qu’il ne faut jamais se reposer sur ses acquis et penser que l’on a compris quelque chose.

 

Car si la situation de bon nombre de villages majoritairement intouchables, est de loin la pire en terme d’accès à l’eau que nous ayons vu : avant l’intervention de Kynarou, de l’eau (saumâtre) en moyenne tous les 3 jours pendant une heure à des robinets communautaires, la situation matérielle est loin de ce qu’on aurait pu imaginer. En effet, les maisons sont pour une bonne partie en dur, l’école est gratuite, les repas et les uniformes fournis, tous les enfants semblent aller à l’école et l’inventaire des biens de consommation des foyers augmente au grès des différents round électoraux. Ainsi, en 2008 les foyers recevaient une télévision gratuitement, en 2014 un mixie et un grinder (ustensiles de cuisine)…etc Et d’ailleurs invariablement, dans les journées types que nous racontent les femmes, alors qu’elles ont peut être passé plus de 2h à collecter de l’eau même pas potable dans la journée, sans savoir si elle en aurait pour toute leur famille, à 19h30 elles nous annoncent sans hésitation aucune, se mettre à regarder des telenovelas. Incredible India !

 

Alors, si il y a bien un préjugé que l’on abandonnera à tout jamais à l’issue de ce voyage, c’est de penser la pauvreté comme UNE.

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