Nouvelles d’un jour

Mymensigh, vendredi,  16h, premier fois que l’idée germe, un coup d’œil, un enchainement de pensées frénétique, une lumière, ça serait cocasse et authentique, décalé et typique… Alors commence le long dilemme. J’aperçois dans ses yeux l’envie et l’effroi, peut-être ou peut-être pas, osera, osera pas. Le début des longues heures.

Un premier passage l’idée derrière la tête, on l’effleure rapidement, délicatement comme une potentialité qui ne dépassera pas le stade de l’embryon, on y pense mais on ne ralenti même pas le pas, autant dire que la volonté n’y est pas. Et pourtant il y a cet aiguillon de la curiosité, de l’aventure, de l’expérience juste là.

Deuxième passage, deuxième excuse, « c’est l’heure de la belle lumière tu risquerais de rater tes photos ». Excuse trop bonne pour être écartée. Mais l’idée commence à se laisser apprivoiser, on la caresse doucement sans pour autant oser tourner la tête réellement et plonger son regard dans les yeux de cet interlocuteur encore flou et indistinct.

Troisième passage, là c’est carrément l’aveu de faiblesse, sans qu’aucune remarque n’ait été faite, la simple pression du petit bonhomme là sur la gauche a suffi à développer toute la litanie des bonnes raisons de ne pas le faire maintenant : la faim, la soif, la paresse, la flemmardise, la fatigue, la nuit qui tombe, tout y passe. Et pourtant l’idée a déjà à moitié gagné, elle s’est fait sa petite place, tordant le cou à sa victime vicieusement en l’obligeant à se justifier.

Pourtant on ne peut pas parler de pression, pour une fois personne ne nous demande rien, pas d’appel, ni du regard, ni de la voix, on déambule librement, on danse entre les rickshaw, pour notre vie, mais aussi pour le fun, on négocie des mangues, pour parler, pour s’intégrer, surtout pour le geste, pour ce sourire et l’impression de faire partie de la grande fête qui régit la loi du marché, des vendeurs des rues. Alors non, pour une fois on ne peut pas dire, on n’est pas harceler. C’est peut-être aussi cette envie qui nous pousse, faire partie du décor, c’est peut-être aussi cette envie qui lentement tente de masquer la drôle d’idée pour en faire quelque chose de normal. Après tout il ne s’agit que de prendre une décision puis se laisser guider, faire confiance. Je ne peux pas prendre la décision, mais ça serait quand même drôle, non ?! Demain, demain, la procrastination volette dans les parages.

Pluie torrentielle du matin voilà qui ne joue pas en notre faveur. Je guette chaque indice, chaque signe de faiblesse. J’observe chaque clignement d’yeux, chaque perle de transpiration qui roule sur la tempe, chaque regard vaguement anxieux, je patiente, j’attends que l’idée se fasse plus forte, j’attends le nième passage qui sera celui de trop, celui où il cèdera, où tout, les envies, les besoins, les opportunités, absolument tout sera aligné, en phase, en harmonie.

Quatrième passage, le mental a failli lâcher, bifurcation à l’ultime seconde vers le bouillonnement du marché. Se noyer dans la foule, l’activité pour oublier, faire taire ses pensées, on lit dans son regard l’appréhension et l’envie irrésistible, le ventre se noue, cette petite peur intime, cette hésitation qui joue aux montagnes russes, l’attente faussement active tout en étant détendu, du mec qui se balade au marché parce que sa copine a un sacré pète au casque et a besoin de prendre des photos des gens, voilà un personnage qui lui va comme un gant. Et pourtant cette fois-ci ça ne marche pas, il ne trouve pas sa place, grand, dégingandé, il est toujours un peu dans le cadre et un peu à côté, le malaise transpire de chacun de ses pores, un peu de peur, beaucoup de déni, mais intimement il le sait, ce n’est pas possible, en tout cas si lui ne le sait pas l’ensemble du marché l’a senti, deviné, appréhendé : la décision est prise, le cinquième passage sera le bon.

 

Bref Pierre Emmanuel a entamé son intégrité physique en se faisant raser la barbe par un barbier dans la rue, sur un fauteuil de coiffeur déglingué.

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La barrière de la langue est encore assez importante pour générer quelques surprises…